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Cleopatra Lorintiu « Critiques
Livres »
Texte critique de Alexandru Cistelcan
(dans le Dictionnaire des Écrivains Roumains,éditions
de La Fondation Culturelle
Roumaine, Bucarest, 1998)
« Une poésie aérée d’un ton plutôt léger que ludique marque le début de
Cleopatra Lorinţiu « La reine aux pas volés » (1978)
Le volume est un journal doux d’adolescence, un compte-rendu d’états et de
prédispositions calligraphiés avec innocence dans une écriture ingénue animée
par un esprit ludique : « Sois tu le garçon des herbes est tant facile/ Pas un
mot ne te touche/ les os ne te donnent plus de douleur. »
L’organisation de la confession dans une sorte de journal qui tient seulement de
contact allusif avec la biographie est aussi la marque du volume de 1985« La
terrasse aux lauriers roses ».
L’écriture n’est plus agile, bien au contraire, elle est fragmentée et
travaillée/épuisante avec des césures préméditées, surprenantes et avec l’emploi
fréquent de l’enjambement. Les poèmes se chargent de figures livresques; mais
leurs connotations visent plutôt l’efficacité de la confession.
Envahi par le réel, le poème «
L’ Invité » de l’impuissance imaginaire, l’invité
incapable d’offrir encore des mondes compensatoires ou de relâcher le ressort
tordu des frustrations. La syntaxe connaît le relâche dans « Le paysage de mon
absence» (1981) ouvert aux rêveries naturistes et à celles de la mémoire.
Malgré la persévérance élégiaque, la sensibilité poétique récupère quelque chose
du mirage du monde et elle s’achève par la rencontre avec l’état de grâce : «
derrière les haies, la menthe./ à travers la menthe fouillent les insectes /
affolés par le soleil/ ils sortent dans le jardin/ pour toucher l’autre monde,
le monde invisible./ la vraie odeur. » Rangés entre la crispation et l’exubérance, les poèmes se tiennent dans le
périmètre de la détermination érotique, en suivant le relief domestique de
celui-ci. Mais la magie de la présence tout comme celle de l’absence se
reflètent dans une atmosphère mélancolique, de l’intérieur, du feu paisible,
sinon silencieux de la passion. « Dans la chambre on ne sent plus l’odeur du
tabac hollandais/ Sur la table il n’y a plus tes pipes, des êtres/ Le froid
entre par des niches invisibles/ liant mon corps au lit malade. » L’équilibre
des états est nostalgique doublé de pathétisme.
Du peloton de l’absence se déroulent les poèmes du volume «
Presque imaginaire »
(1987) valorisant la même ligne de l’évanescence plutôt que de la crispation. La
sensibilité blessée se rachète dans des paysages hiératiques qui ne manquent pas
de modulation sensuelle : « Matin vierge/ Le dessin des nuages très près./ Les
poires mûres envahies par les guêpes/ dans le jardin de la fragilité./ Les
tritons sont à la veille. » La mémoire même est habilitée à récupérer les
séquences heureuses, et la poète travaille en contrepoint, non sans une
délicatesse exquise de l’accord discordant : « avec une tonnerre/ comme une
bande blanche dans tes cheveux noirs/ il m’est passé par la mémoire/ ta main, ta
main…(…) Une fiole mélodieuse se craque. La réalité/ est renversée comme une
paire de gants. La clé de la commode/ tombe avec un cri blanc sur les dalles. »
Le journal des états continue ici aussi, plus varié et plus libre, et la vision
reste déterminée par « les petites choses écrasantes par même leur
insignifiance. » Alexandru Cistelcan
(Fragment du Dictionnaire des Écrivains Roumains, La Fondation Culturelle
Roumaine, Bucarest, 1998) Critique de Cornel Regman sur le livre
"Le paysage dont je suis absent" éditions Cartea Romaneasca 1981, publié dans la
revue de l'Union des Écrivains"Viata romaneasca" septembre 1981
Le sténogramme des sentiments entre hésitation, insatisfaction et exubérance
serait l’étiquette pour la poésie de Cleopatra Lorintiu dont le volume récemment
paru, « Le paysage dont je suis absent » vaut le coup. La biographie est limitée
et cryptique, on peut deviner la trajectoire d’un amour vu d’une lunette
renversée qui éloigne au lieu de rapprocher. Le poète- être sensitif, enregistre
tout avec le radar d’un papillon ce qui l’aide à éviter avec grâce le contact
avec le trop- concret auquel Cleopatra Lorinţiu préfère le régime de
l’évanescence.
Ainsi, même le sentiment de perplexité qui semble être l’état le plus radical
des incomplétudes psychiques parvient au lecteur filtré de point de vue sonore
par des rideaux successifs -des neiges ou des effluves odorées- ou par une toile
de langueur qui s’empare doucement de tout. Cette évanescence rencontre des
formes pareilles aux anémies symbolistes au moment où le poète -suprême
lévitation du réel- sentiment du « paysage dont elle est absente », sa nostalgie
la plus éloquente n’est pas comme chez les poètes esclaves du vital, une
aspiration de purification, mais le procédé inverse-la fixation dans un paysage
d’autant plus particulier et matériel, même aride et inhospitalier sinon
spécialisé dans des émanations organiques persistantes où- comme dit le poète-«
les mots ont de l’odeur et les vêtements du sens ».
C’est pour cela que le personnage envié est le pêcheur, impossible à le placer
dehors son milieu : « debout, il a de grandes bottes de caoutchouc/ le chapeau
troué sur la tête/ les cannes à pêche à gauche./ Son ombre avait l’odeur de
poisson et du tabac hardi./ Si j’étais pareil à ce pêcheur/ solitaire et libre,
s’intégrant dans un vrai paysage. » (Karma)
Mais les aspirations de fixation sont poussées plus loin encore et la condition
enviée finalement est celle de l’arbre : « si j’avais été un arbre/ pour que je
ne quitte jamais ce paysage/ tout au long de mes vies. »
Cornel Regman (Fragment de la revue
Viata romaneasca « Poète au deuxième volume », La Vie
Roumaine, septembre 1981)
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