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Cleopatra Lorintiu «
Opinions »
Interviews Accordées (sélection)
"Je ne crois pas dans le succès des étoiles étincelantes”
Interview réalisée par Mariana Braescu dans SLAST 1983, nr. 2
" L’événement culturel franco - torontois fait
manchette en Roumanie, "
interview accordé pour L’Express de Toronto, semaine du 30 janvier au 5 février
2001.
« Interview avec Cleopatra Lorintiu » publié dans Info TVR ,2001de Anda Orban.
Interview accordé pour la revue
Casa Lux, 2000 .
"Un monde tout entier et son charme" , interview accordée
à Florenta Talmaciu dans "Ultima ora" 6 février 2001
Le sens de l'interview ,interview accordée pour la
Télévision Roumaine,,juillet 2002
(au
lancement du livre Une lumière supplémentaire
Commission UNESCO Roumanie .Tournage:Ovidiu
Guzu.)
"Le patriotisme n'est pas une notion démodée en ce monde de
globalisation dans lequel seule l'appartenance à la nation peut nous
sauver"
( publiée dans le livre "Roumanie.La route vers Bruxelles"
éditions Langues et Cultures Européennes Conphys 2006 et accordée à Ioan Barbu. traduction
de J.Yves Conrad)
Avec l'amabilité d'une dame accomplie, avec la spontanéité de la poétesse et
d'une journaliste, avec la profondeur et l'érudition de la femme de culture et
l'élégance de la diplomate, Madame Cleopatra Lorintiu m'a offert, par les
réponses apportées à mes questions, un véritable régal d'intelligence, de bon
sens, de compréhension de ce monde où nous vivons, et d'amour pour la Roumanie.
Comment avez-vous réussi dans la vie, chère Madame Cleopatra Lorintiu ? On
m'a dit que vous étiez une femme courageuse. Chose essentielle : même
batailleuse...
J'ai toujours eu la tentation des provocations, qu'elles soient culturelles,
intellectuelles ou professionnelles. Ma vie a eu un parcours assez accidenté,
avec beaucoup de changements professionnels, mais toujours avec la conservation
d'un sens.
Si mon idéal fut toujours lié à la littérature, cela ne signifie pas
que j'ai gaspillé mon temps durant les plus de 12 ans que j'ai passés dans le
journalisme, plus particulièrement à la télévision.
De ces 12 années et quelque
de journalisme, j'ai dû apprendre tout autre chose : la diplomatie et la
politique internationale.
Il me paraît maintenant que je suis tout le temps
occupée par cette passion : la politique internationale et géostratégique.
Toutefois, je sais bien que tout converge en un point, que les informations se
complètent certainement et qu'il existe une complémentarité.
Quand je suis
optimiste, je dis seulement que j'ai fait énormément de choses dans des
directions très différentes. Quand je suis pessimiste, je me dis que je me suis
éparpillée.
Mon esprit batailleur m'a entraînée à ne pas accepter les compromis, à être
fidèle avec moi-même, à accepter les conséquences de mes décisions, même si ces
conséquences ne me sont pas favorables. « Je me suis toujours battue » pour
quelque chose : la parution d'un livre (vous vous rappelez des duretés des
censeurs...) et la survie (j'ai vécu de l'écriture dix dures années, entre 1979
et 1989) ; je me suis battue pour l'émission que j'ai faite pour les Roumains de
Chicago, en tant que réalisatrice indépendante, en 1992 et 1993 ; je me suis
battue dans l'équipe qui a créé" România International " à la TVR', en 1995 (aux
côtés de la regrettée Felicia Melescanu ; mais qui se rappelle aujourd'hui de
ces efforts du début, du travail sans compter ses heures, ainsi que de la
confrontation avec toutes les difficultés du début ?) ; je me suis battue pour
mes documentaires durant la période où j'étais à TVR Cinema, pour le lancement
du supplément culturel ECART (soutenu par Ioan Erhan et par Dinu Marin, mais on a
aussi oublié cela).
Et pour beaucoup de causes non gouvernementales, pour les idées, pour je ne sais
quel espoir de faire quelque chose de roumain, de bon, de vrai... ; pour chaque
fait, ce fut une lutte ; je crois que cela est consubstantiel avec mon signe du
zodiaque, avec mon destin.
Quel rôle joue la compétence professionnelle, doublée de culture, dans la
résolution des problèmes auxquels vous êtes confrontée ?
Aujourd'hui, quand je réponds à vos questions, je fais tout à fait autre chose
que ce que je faisais il y a trois ans, ou 13 ans, ou 23 ans.
Cela paraît
complément différent, mais tout ce que j'ai appris et tout ce que j'ai accumulé
m'a servi dans ma vie de diplomate et particulièrement dans mon évolution sur ce
tracé lié à la politique internationale.
Lors de discussions avec des diplomates
étrangers ou des hommes politiques, il n'existe aucun jour au cours duquel je ne
mets pas en pratique ce que j'ai lu et appris durant des années.
Les personnes avec qui je m'entretiens ici ne savent rien sur moi, cherchent un
nom sur Internet et voient une liste de livres en langue roumaine.
Ils n'ont pas
vu mes films, ils ne m'ont pas lue, et, pour eux, une seule chose compte :
comment je peux communiquer instantanément, de quelle manière j'entre dans
certaines conversations, quelles connexions peuvent être réalisées.
Tout est
toujours nouveau, ce qui signifie une forte capacité d'adaptation, dont tu as
besoin et dont tu dois te servir à tout moment.
Quelle fut la plus grande satisfaction de votre vie ? Y a-t-il eu des moments où
vous avez été contrainte de reculer ?
Je ne crois pas que je puisse répondre : il existe des satisfactions éphémères
et des satisfactions sur une longue durée, certaines relevant du domaine de la
vie privée, d'autres du domaine de la littérature.
Très souvent, les
satisfactions viennent de la reconnaissance par les autres de notre travail :
donc, quand la société te donne un signe de reconnaissance ; oui, quand nous
nous en référons aux satisfactions, le comble, c'est que nous pensons d'habitude
à la manière avec laquelle les autres réagissent à ce que nous faisons.
En
réalité, nous sommes des solitaires et le plus important est d'avoir une réelle
satisfaction, dans la solitude. Malheureusement, je ne peux pas répondre à cette
question. Pour respecter mon habituelle franchise.
Mais voilà, une réponse
possible surgit : ma satisfaction a été d'avoir pu être moi-même et de ne pas me
changer. J'ai été fidèle à moi-même et ce type de fidélité à mon égard a
représenté un sentiment confortable. Même si, à de multiples reprises, les
conséquences furent négatives, voire désastreuses sur ma vie professionnelle, ma
vie sociale ou même ma vie privée.
J'ai dû reculer à de nombreuses reprises dans la vie : parfois, lorsque j'ai
compris que j'avançais dans une direction erronée. Je vais vous donner un
exemple : comme tout jeune écrivain, durant la période 1981 à 1989, j'aspirais à
écrire dans la presse, à publier et éventuellement à m'engager dans une
rédaction.
Eh bien, cela ne s'est pas fait pour des raisons politiques et compte
tenu du contexte de l'époque. Prétextes, dossiers, ajournements... La seule
période où je fus engagée le fut à titre temporaire et elle ne fut que de...
deux mois, grâce à la bonne volonté et à la lutte insistante de Ion Cristoiu, à SLAST..., à la place d'une journaliste qui se trouvait en congé de maternité.
Ma carte de travail de l'époque atteste de cette période : elle prouve qu'au
lieu d'enregistrer dix ans de travail, je n'en ai que... deux mois (le comble
est que si, alors, je ne me suis pas avouée vaincue et si je n'ai pas fait de
concessions, cela se voit maintenant avec ce que j'ai perdu : mon ancienneté sur
ma carte de travail, une certaine pension confortable et... tous les avantages
que ceux qui ont été capables de compromis peuvent avoir aujourd'hui.). Donc,
ai-je alors reculé ? Oui, j'ai renoncé à trouver un travail dans la presse en
Roumanie, j'ai été chômeuse et j'ai vécu de mes seuls écrits, jusqu'à la
révolution.
En général, j'ai renoncé quand il était question de lutte avec un
système ou avec une grande pieuvre mobile et invincible, dont on perçoit encore
les tentacules aujourd'hui.
Je crois qu'il est bon de savoir renoncer et de reculer, quand tu es un être
fragile, dans la lutte avec un système ou dans le combat avec les grandes et
amples forces devant lesquelles tu es impuissant : tu ne peux accepter certaines
choses, mais tu ne veux pas non plus perdre ta dignité.
Je vous ai donné ma réponse pour une période antérieure à 1989 afin de ménager
le contenu de votre ouvrage. J'ai dû également reculer durant la période d'après
1989.
Votre amour pour la Roumanie est, disent ceux qui vous connaissent, un
véritable « passeport » de votre vie. Maintenant, je vous pose une question très
directe : pourquoi aimez-vous la Roumanie ? Et sur quoi s'appuient vos
sentiments par rapport à la Roumanie ?
Il est à nouveau difficile de répondre, parce que la réponse tient à la
consubstantialité d'appartenance chez le peuple roumain. Je reconnais toutefois
le fait que je ressens une certaine responsabilité du moment que je sais que,
quoi que je fasse, quoi que je dise, la façon avec laquelle je me manifeste est
celle d'une personne qui représente la Roumanie.
J'ai eu ce sentiment des milliers de fois. Laissez moi rebondir sur les pages de
ma biographie : durant cette année et demie où j'ai produit une émission de
télévision hebdomadaire à Chicago intitulée « L'esprit roumain » à destination
de la communauté roumaine de l'Illinois, je savais que d'autres Américains la
regarderaient et auraient, par l'intermédiaire de ce que je faisais -
présentation, commentaires, documentaires, interviews - une image de la
Roumanie.
-Ou durant la période où j'ai dirigé la Rédaction de la production pour
l'étranger de la Direction Roumanie International de la Télévision Roumaine ; je
fais référence à la période allant de 1995 à mars 1997, alors que toutes les
émissions, les déplacements, les entretiens avec les Roumains avaient pour moi
non seulement une grande importance, mais me chargeaient aussi d'un certain type
de responsabilité énorme.
J'ai ressenti cette responsabilité lors de mes
rencontres majeures avec de grandes personnalités de la politique, de la
culture, du monde : je me rappelle à coup sûr l'émotion que j'ai eue au Conseil
de Sécurité des Nations Unies, lorsque le regretté Aurel Dragos Munteanu m'a
présenté quelques personnalités du moment. Le secrétaire général des Nations
Unies de cette époque, Javier Pérez de Cuellar, devait rappeler cette
circonstance il y a peu, en sa nouvelle qualité d'ambassadeur de son pays en
France, quand nous nous sommes revus lors d'une réception à Paris !
Cette responsabilité, je l'ai ressentie quand j'ai parlé de la Roumanie au
Colloque international de littérature et de globalisation de Toronto, en l'an
2000, lors du congrès des écrivains francophones, ou à Paris, lors du Symposium
sur le thème des relations de l'Union européenne avec le monde arabe, en 2003 ;
la première fois, je suis intervenue en tant qu'écrivain, donc en mon nom
propre, alors que la seconde fois, je suis intervenue en tant que diplomate,
dans d'autres circonstances que celles de journaliste ou de réalisateur de
télévision.
Il y a eu aussi des circonstances où j'ai représenté la société
civile, quand je m'occupais de la zone non - gouvernementale, avec la conviction
que les grands changements peuvent venir de cette implication de la société
civile, lorsque j'étais la porte-parole d'ONG et d'associations, par exemple
lors de l'École d'été de l'UNESCO à Salonique, en 2003, où je me suis impliquée
avec tout ce qui était en mon pouvoir sur les thèmes du combat contre la
violence et le trafic des personnes, dans le cadre du débat créé par le Pacte de
stabilité ; je peux témoigner que je n'ai pas abandonné cette passion et j'ai la
conviction que je continuerai, quelle que soit la difficulté.
Voilà ce à quoi je voulais en venir : indifféremment de la casquette que je
porte, comme disent les Français, je cherche à rester moi-même, afin de ne pas
rabaisser mes normes intellectuelles, spirituelles et morales, et avec la
conviction qu'il faut être fier et digne d'être roumain. Je crois que c'est
cela, le patriotisme. Loin d'être une notion démodée dans ce monde de
globalisation, dans lequel seules les différences et l'appartenance à la nation
peuvent nous sauver.
Quelle impression vous ont faite les Roumains qui résident à l'étranger ?
Qu'appréciez- vous et que n'appréciez-vous pas chez eux ?
J'ai une expérience assez substantielle quant aux Roumains qui vivent à
l'étranger : n'oubliez pas que, depuis 1991, je me suis occupée d'une manière ou
d'une autre de ce lien avec les « Roumains de l'étranger », que j'ai fait ouvrir
la porte de certaines maisons dans lesquelles ceux de Roumanie n'étaient pas
encore accueillis, immédiatement après 1990, que je me suis même rapprochée,
rappelez-vous, grâce aux bons soins de Constantin Badea et de Mike Teodorescu,
de Detroit,de Nick Gutu de Chicago; qui est devenu un très actif homme d'affaire
en Roumanie maintenant, du milliardaire John Rakolta, dans la maison duquel je me trouvais :
je l'ai filmé et j'ai diffusé son interview sur le poste Tv România 1, en 1994.
Dans ma mémoire, il y a des centaines de rencontres et d'événements, au Canada
et aux États-Unis, en Hongrie ou en Grèce, où j'ai connu les Roumains de là-bas.
J'ai réalisé de nombreuses émissions avec et sur eux, j'ai publié des dizaines
d'articles et d'interviews dans mes livres de journalisme. J'ai une relation
spéciale avec la diaspora.
Où que je fus, j'ai trouvé des Roumains ; en ces
années-là, le sujet m'a attiré et m'a fasciné ; j'avais toujours la conviction
que les Roumains ayant déjà une expérience à l'étranger ne peuvent nous apporter
que des idées intéressantes et salvatrices, et qu'ils peuvent seulement nous
fournir des solutions pour certaines situations et des remèdes pour faire
évoluer les mentalités.
Je crois que cela reste valable, y compris pour les Roumains qui ont émigré
récemment pour des raisons économiques, qui ont travaillé ou travaillent quelque
part dans le monde ; je crois que cela leur a servi.
Ils ont vu d'autres
réalités, ils ont appris et se sont débrouillés là-bas. Parmi ceux-ci, il y en a
certains qui aiment le monde et croient dans les voyages comme forme d'éducation
et d'initiation, dans le dialogue comme formation pour la vie, dans la
communication.
Vous ne m'entendrez jamais critiquer les Roumains et dire qu'ils
sont ou ne sont pas solidaires ; je les ai appréciés fortement pour tout ce
qu'ils ont fait, parce que je connais la difficulté d'être soi-même et de
s'étourdir si hors de chez soi. Personnellement, j'aime les Roumains de loin :
leur patriotisme m'émeut, de même que leur dévouement, leur larme intérieure,
leur nostalgie du pays, leur fierté, leur courage et, si quelque chose ne leur
convient pas, je suis disposée à toujours comprendre qu'une raison objective en
est la cause.
Par la suite, je crois que les Roumains qui se trouvent loin du pays sont la «
carte de visite » la plus importante et essentielle de la Roumanie dans le
monde. Et si seul un d'entre eux devait lire ces lignes que j'ai écrites dans
votre livre, je voudrais le remercier et l'assurer de ma fierté de ce qu'il fait
et de ce qu'il est.
Bientôt, nous allons entrer, selon toute probabilité, dans l'Union européenne.
Ma question est cependant de savoir comment nous allons entrer, ce que nous
allons apporter et ne pas apporter avec nous dans cette nouvelle étape de notre
existence.
Et je voudrais vous demander aussi quelque chose, à ce point de notre
dialogue : existe-t-il - comme le disent certains étrangers - un certain charme
des Roumains capable de nous attirer la sympathie e l'estime de l'Europe ?
Je vous répondrai en tant que femme de presse, par le prisme de mes activités de
journaliste, de personne préoccupée par la politique internationale. Entre
parenthèses, ni mes collègues, ni bien souvent mes chefs n'ont lu un de mes
livres ou une des centaines d'articles que j'ai publiés ; ils n'ont pas
davantage vu un de mes documentaires et ne me connaissent pas en tant que
personne « culturelle ». Cela ne m'a dérangé d'aucune manière et j'ai pris les
choses telles qu'elles sont : si on ne doit connaître que mon existence de
fonctionnaire, alors, il en est ainsi. Je n'ai pas ce type d'orgueil, j'en ai
d'autres...
Donc, qu'est-ce que doivent apporter les Roumains avec eux ? Leur correction,
leur esprit de compétition honnête, leurs idéaux humanitaires. Le respect de
l'autre et le respect des valeurs, une attention extrême portée à la défense de
la Nation.
Que doivent-ils ne pas apporter ? Avant tout, tout ce qui tient à la pratique du
proverbe « que crève la chèvre du voisin », l'approximation, le manque de
correction, les inexactitudes comportementales. Je crois fondamentalement à
l'importance de la culture et de la moralité du fonctionnaire public, de l'homme
politique, du diplomate, à leur capacité à être altruistes, à évaluer
correctement les choses, à croire en une cause et à lutter pour elle.
Durant ces
années de préparatifs pour l'intégration dans l'Union européenne, j'ai vu des
hommes réellement passionnés, dévoués, qui aiment ce qu'ils font : cependant,
trop de fois, ces qualités ont été ignorées et ceux qui faisaient preuve
d'authenticité n'ont pas été propulsés dans une position respectable. Je crois
que l'homme d'affaires doit être correct et combatif, alors que le fonctionnaire
public doit, quant à lui, être dévoué et altruiste. Évidemment, dans un monde
parfait ! Et le nôtre est seulement... perfectible. Je ne m'attends pas aux
miracles.
Mais cela me fait mal quand celui qui est passionné et altruiste est
mis de côté, est mis à la porte, est mis sur la touche, parce que... c'est la
vie ! J'ai mal quand celui qui s'implique et a le sentiment de prendre ses
responsabilités est écarté par petites touches, parce qu'il dérange. Celui qui
est dévoué ne saura jamais tirer la couverture et la corde à soi, il ne saura
pas faire fortune, il n'utilisera nullement sa position publique pour ses
intérêts personnels. Petit à petit, ce type de personnes altruistes et
passionnées va disparaître, et ce sera alors mauvais. Le gouvernement va perdre
des valeurs, et ceux qui sont limogés vont devenir des bernés, des frustrés...
laissés pour compte.
En ce qui concerne le charme des Roumains, il existe, indubitablement : la
valeur humaine et professionnelle doublée de la capacité de communication, la
sociabilité et l'enthousiasme réunis font le plus spécifiquement roumain.
Dans la cellule spirituelle invisible, disons, hypothétique, afin de ne pas
choquer, je crois que nous sommes plus toniques que bien d'autres Européens,
avec le visage tourné vers la vie et la normalité plutôt que vers la dépression
et l'échec. Du reste, chaque peuple a son charme et ses qualités, mais aussi ses
défauts, pour certains... spécifiques... ou, de toute manière, certaines
particularités. Je ne suis pas adepte de la mise sur un piédestal artificiel de
quiconque... On juge les hommes sur leurs actes, mais il est certain qu'il nous
est resté « un goût de vie » que les autres ont perdu. Une candeur, dirais-je.
Encore une question que, naturellement, j'ai posée aussi à d'autres : que
croyez-vous qu'il faille à la Roumanie pour s'affirmer, dans un laps de temps le
plus court possible, dans la vie économique, politique, sociale, culturelle et
spirituelle de l'Union européenne ?
Beaucoup de choses, énormément de choses. Un esprit de concurrence basé sur la
correction et le respect des valeurs, dirais-je.
Le passage à la profondeur de la reconnaissance formelle de certaines choses,
valeurs et situations.
Le fait de faire des choses dans l'à peu près, comme disent d'autres, parce
qu'il en est ainsi, ne change pas grand-chose sur la forme, mais sur le fond.
D'autre part, la construction européenne est complexe et se fait au fil de
l'eau. Elle est née d'un besoin de paix et de compréhension sur le continent,
puis s'est poursuivie avec la nécessité d'un accord économique et, enfin,
actuellement, elle touche pratiquement tout ce qui constitue la vie de ces pays.
Ce n'est pas simple.
L'adhésion de la Roumanie à l'Union européenne va-t-elle signifier, comme
certains le craignent, l'affaiblissement - voire même la disparition - de
l'identité nationale, de la souveraineté ?
Ah non, en aucun cas. Cette chose ne m'empêche pas de dormir. Nous resterons...
roumains. Peut-être saurons-nous plus de langues étrangères, peut-être
apprendrons-nous à être plus ponctuels, à faire un travail correct de A à Z,
peut-être saurons-nous nous saisir mieux des opportunités. J'espère que nous
deviendrons plus tolérants avec autrui, même s'il pense différemment, même s'il
a une autre couleur de peau ou une autre religion.
Du point de vue des bonnes choses que nous allons apprendre... je ne peux qu'y
réfléchir : que Dieu nous en donne mille... mais peut-être allons-nous assimiler
aussi de mauvaises choses, j'en ai énormément crainte ; enfin, quand tu te
jettes à l'eau, tu dois nager, tu n'as pas le choix.
Quel message adressez-vous aux jeunes Roumains qui, naturellement, seront
les plus grands bénéficiaires de cette entrée dans l'Union européenne ?
Ils profiteront de tout ce qui va arriver sans pouvoir s'imaginer ce que c'était
quand ce n'était qu'un projet, un espoir, un croquis.
Que puis-je leur souhaiter d'autre que s'adapter le mieux possible et,
peut-être, de se tourner de temps en temps vers le passé avec sagesse et non
avec superbe. I1 n'existe pas de guerre entre les générations ; un peuple qui
accepte l'idée de guerre entre les générations est, je crois, un peuple perdu.
De tout mon coeur, j'espère que ceci ne nous arrivera pas. Parce que la lutte
creuse et non productive entre les générations n'est plus quelque chose qui
s'impose à nous, ou qu'on nous demande de gober comme un malheureux virus. Elle
peut être une maladie dangereuse, une bombe à retardement, un véritable danger
pour notre société. Le stalinisme a jeté dans la fosse aux ordures une
génération d'intellectuels sur les bases d'un dossier.
J'espère que « l'esprit »
de l'intégration européenne ne va pas jeter au panier une génération d'hommes
mûrs, seulement sur des critères d'âge. Ce serait ridicule, alors que, dans la
France d'aujourd'hui, on qualifie de « jeune femme » une femme de 50 ans...
Voilà, pour terminer sur un ton plus joyeux et moins prétentieux.
Je vous remercie !
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